La désespérance des peuples naît de décisions économiques et politiques qui leur échappent. Une autre économie est possible, un composé de résistance et d’indignation, mais aussi de rigueur dans l’action et de foi dans nos potentiels. Locale et solidaire, elle s’est mise en marche depuis des décennies et ne cesse d’agglomérer de nouvelles forces vives. Ses acteurs apparaissent comme des pionniers, et sont très certainement les précurseurs d’un chemin de progrès que tous finiront par emprunter, d’une manière ou d’une autre, lorsque auront été usées les vieilles ficelles d’un capitalisme débridé. L’économie locale, sociale et solidaire, s’affirme comme un moyen au service d’une société et non une fin en soi ; les lois qui la régissent sont la primauté de l’homme sur le capital, un ancrage local adapté aux nécessités de chaque territoire et de ses habitants, un réinvestissement des bénéfices dans des projets durables, d’utilité sociale ou écologique, et des prises de décision plus démocratiques.

BALLE (Business Alliance for Living Local Economies) regroupe ainsi 30 000 entreprises américaines et canadiennes, toutes solidaires de la communauté dans laquelle elles sont nées. Ce réseau propose des outils d’analyse, des mises en commun d’expériences et des possibilités de tester des fonctionnements alternatifs ; il agit auprès des politiques pour développer cette démarche, et auprès des investisseurs échaudés par Wall Street afin de les réorienter vers l’économie locale.

L’engagement des collectivités territoriales, des municipalités, peut être primordial. Ainsi à Rosario, en Argentine, la ville a fourni à ses habitants désœuvrés, des paysans chassés de leurs terres par les méfaits d’une mondialisation sauvage, du matériel de jardinage et des terrains inutilisés : la création de jardins urbains a permis à la population de sortir de la crise, et des centaines de familles vivent de la vente de leurs produits, cultivés biologiquement. La force de l’économie locale est d’insérer les individus dans un tissu économique et social qui a du sens ; en outre, elle est performante, elle crée de l’emploi et des richesses, elle n’est pas qu’utopique.

A Détroit aux Etats-Unis, capitale des géants de l’automobile désertifiée et ruinée par la crise, on a vu les friches industrielles se transformer elles aussi en jardins : 1300 parcelles ont été cultivées, ainsi qu’un champ communautaire, redonnant à la fois du travail, une alimentation plus équilibrée et des liens sociaux aux habitants, faisant même baisser la criminalité. Ce type d’économie ne demande de sacrifices ni à la terre ni aux hommes, et c’est bien par sa promesse de durabilité qu’elle devrait remporter l’adhésion de tous.

En Inde, le maire d’un village, par la seule relocalisation de l’économie, a sorti ses administrés de la misère ; réinvestissant dans le logement et l’école avec la mixité des castes pour principe, il a également instauré un système de démocratie participative qui montre bien qu’une vision globale du monde sous-tend cette approche de l’économie.

Le développement des monnaies locales va aussi dans ce sens. Coexistant avec les monnaies nationales, celles-ci ont pris leur essor depuis la crise financière de 2008 ; payant uniquement des biens et des services localement produits, cet argent crée de l’emploi, et réduit l’impact sur l’environnement en privilégiant les produits locaux et les commerces de proximité. Ces monnaies sont une réponse aux déficiences d’un système monétaire et bancaire incontrôlable ; la ville de Bristol, en Grande-Bretagne, est souvent citée en exemple à ce propos, le seul endroit du pays où l’on peut trouver des billets de vingt et une livres – l’économie locale possède aussi l’atout de la créativité !

On aurait tort de penser que le local ne fait pas le poids. Toutes ces initiatives additionnées ne prennent-elles pas déjà une certaine place ? Ces métamorphoses qui viennent « d’en bas » s’enracinent et grandissent pour s’imposer peu à peu. Si en Islande par exemple, aujourd’hui presque 100 % des énergies sont renouvelables, l’initiative est partie des agriculteurs puis de quelques entrepreneurs locaux qui ont commencé à utiliser la géothermie ; pour que celle-ci soit adoptée à grande échelle, il a fallu un dialogue déterminant entre les niveaux local et national. Le RAESS (Réseau africain de l’économie sociale et solidaire), créé en 2010, l’a bien compris ; il regroupe vingt-cinq organisations de la société civile de nombreux pays africains afin de plaider collectivement auprès des gouvernements pour des initiatives économiques plus solidaires – et la territorialisation se couple ici à une vision panafricaine, montrant que local et international ne sont pas incompatibles.

Oui, une autre économie est possible, elle engage chaque jour de nouvelles luttes sur la planète, et ses valeurs ont infiniment plus de portée et d’avenir que le système dans lequel nous nous débattons.