En 1949, les communistes au pouvoir ont la double ambition de redonner à la Chine le rang de grande puissance et de construire une société communiste idéale. Soixante-sept ans plus tard le bilan est paradoxal. La Chine a effectivement trouvé sa place de grande nation parmi les cinq grands à l’ONU, mais cela n’a été possible que grâce aux réformes de Deng Xiaoping, qui à partir de 1978 libéralise l’économie, faisant du pays l’une des places fortes du capitalisme international. La Chine, qui a pris soin de séparer l’économique du politique, poursuit donc un développement largement capitaliste, non sans conséquences.

Après trois décennies d’une économie « socialiste », Deng Xiaoping, numéro un de la République populaire de Chine de 1978 à 1992, entreprend dès son accession au pouvoir une politique de réforme économique et d’ouverture sur l’étranger, ainsi qu’une progressive « démaoïsation », visant à l’abandon de la politique de développement autarcique et collectiviste de Mao Zedong. Deng Xiaoping et son entourage partent alors du constat que la Chine dispose désormais des infrastructures essentielles, mais que son isolement lors des années 1960 s’est traduit en terme de retard. Se met alors en place un programme intitulé « les quatre modernisations » (agriculture/industrie/défense/sciences et techniques).

Ainsi, entre 1979 et 1982, l’agriculture est pratiquement décollectivisée, l’autonomie des entreprises est renforcée, les prix sont libérés et l’entreprise privée est autorisée dans les industries de consommation. Au cours des années 1980, le libéralisme économique continue de s’accélérer. En 1980, la Chine entre au Fonds monétaire international, puis à la Banque mondiale en 1981. À partir de cette même année, une stratégie d’ouverture côtière est adoptée, des « zones économiques spéciales » sont créées sur le littoral pour recevoir les investissements occidentaux, tandis que les provinces sont largement délaissées, aussi bien par l’État que par les investisseurs. Les entreprises étrangères sont autorisées à produire pour la réexportation sans payer de droits de douane, tout en profitant d’une main-d’œuvre bon marché.

Cette accélération de l’économie et la hausse incontrôlée des prix provoquent, à partir de 1986, une grave crise sociale caractérisée par la fin de la sécurité alimentaire et de l’emploi garanti du système collectiviste, où entreprises et ouvriers dépendaient de l’État. La nouvelle ère de croissance a ainsi débouché sur un enrichissement spectaculaire pour certains et sur une terrible aggravation des conditions de vie pour les autres.

Ce sont ainsi des centaines de millions de personnes, notamment 800 millions de paysans, qui depuis l’abandon du système social dans les années 1980, sont privés de tout filet de protection sociale (santé, éducation, chômage, retraite…), contraints d’envoyer leurs enfants besogner au loin à des travaux pénibles, dangereux, précaires et mal payés. Le grand boom en avant a en fait aggravé la condition de ces « nouvelles classes faibles ». Désormais leur exaspération est telle qu’elle suscite en moyenne 160 protestations par jour. Qui plus est, la croissance rapide induit des déséquilibres dans de nombreux secteurs de l’économie, à l’image de l’agriculture, où l’État n’investit que 13,8 % du PIB, alors qu’elle représente la moitié de la population active. Tous ces maux ne sont pas sans rappeler ceux que l’Europe et les Etats-Unis ont connus à l’époque de la révolution industrielle, au moment de la naissance du capitalisme moderne et de l’industrialisation forcenée.

Aujourd’hui l’idéologie communiste en Chine a quasiment disparu face à l’ascension d’une pensée économique libérale, dans le cadre d’un régime autoritaire. L’utopie socialiste est obsolète pour les dirigeants chinois qui ne s’en cachent plus depuis longtemps, même s’ils se réfèrent à la morale socialiste dans les campagnes d’endoctrinement. Quant au « miracle chinois », il profite surtout aux classes moyennes (foyers au revenu annuel moyen de 60 000 yuans, soit 6000 euros), qui ne représentaient en 2010 que 13 % de la population urbaine, soit environ 100 millions de personnes.