Les cent premiers jours d’un mandat présidentiel recèlent un symbolisme particulier dans de nombreux pays du monde. Les gens suivent avec attention cette période, les chercheurs l’analysent pour y guetter les prémices des futures réalisations du Président, scruter le sens de ses déclarations et de ses positions, tentant de se faire une opinion sur la manière dont sera géré le pays dans les mois et les années à venir.Au Liban, ce raisonnement est incarné par un proverbe populaire : le livre se déchiffre dès son titre. D’où l’importance des premiers pas dans chaque mandat présidentiel. Avant l’accord de Taëf, le Président nommait les ministres et leur choisissait un chef, selon l’ancien article 53 de la Constitution. Le chef de gouvernement n’est cité d’ailleurs que dans cet article.

Après les amendements constitutionnels qui ont suivi l’accord de Taëf, le Premier ministre a été imposé au président de la République, choisi par les députés, mais l’accord de Taëf a conservé au Président le pouvoir de former le gouvernement, en concertation avec le Premier ministre. Et les deux doivent s’entendre, sans quoi le gouvernement ne sera pas formé.

Il est utile, à l’occasion de la composition d’un futur gouvernement, de rappeler ces dispositions, ignorées par l’accord de Doha en 2008, lequel avait imposé aux deux chefs de l’exécutif de nommer les membres de leur gouvernement, au nombre de trente, en distribuant les postes ministériels sur la base de seize ministres pour la majorité, onze pour l’opposition et trois pour le président de la République.

Il a été dit ce jour-là que ces dispositions étaient relatives au statut spécial de Doha, parce que l’accord de Doha était intervenu pour faire face à une crise grave, et que ce qui était valable pour une circonstance particulière ne l’était pas dans d’autres circonstances. Pourtant, cette manière de composer le corps ministériel a été reprise dans les gouvernements suivants. Nous nous souvenons encore des formules qui ont été négociées au moment de garantir « le tiers de blocage », ou d’établir « un ministre-roi » ou « deux ministres-rois » au sein de la part revenant au Président, à condition que les parties désignent leurs ministres elles-mêmes. Nous nous souvenons également des déclarations des dirigeants politiques, qui ont dénoncé cette manière de former un gouvernement comme étant contraire à la Constitution et à ses règles, engendrant un amenuisement des pouvoirs du Président et du gouvernement. Et nous nous sommes demandé, à l’époque, si la répétition du passé en faisait une norme, et si cette norme remplissait les conditions requises pour être élevée au rang de texte constitutionnel.

Aujourd’hui, le gouvernement en cours de formation est, qu’on le veuille ou non, le premier gouvernement du mandat de Michel Aoun. Il offrira, par conséquent, au Liban et à l’étranger, l’image du nouveau mandat. Il s’agit d’un gouvernement dont la durée de vie n’excèdera pas six mois, sa mission essentielle étant la tenue des élections législatives dans les plus brefs délais, le Président ayant déclaré, à plusieurs reprises, qu’il n’y aurait pas de nouvelle prorogation de la Chambre des députés, que ce soit pour des raisons techniques ou pour n’importe quel autre motif. Il est donc étrange de voir la classe politique lancée dans cette course folle aux quotas, se précipitant pour classifier les postes ministériels entre ministères régaliens et ministères de service afin de se les partager avant les élections parlementaires. Cette attitude menace, intentionnellement ou non, de gâcher le début du mandat et nous rappelle des mandats antérieurs qui ne furent pas au niveau des espoirs et des aspirations des Libanais.

Le futur gouvernement, de l’avis d’un grand nombre d’organisations de la société civile, devrait être un gouvernement réduit, inspirant la confiance, avec des hommes et des femmes de la société civile se partageant équitablement les sièges, distingués par leurs compétences et non leur allégeance politique, et, à la condition qu’ils ne soient pas candidats aux élections législatives, leur mission sera de procéder de manière transparente à l’organisation de ces élections, à échéance constitutionnelle. Le discours d’investiture prononcé par Michel Aoun tiendrait ainsi ses promesses, un discours qui a stipulé qu’on ne pouvait pas construire un Etat sans la société civile, et que la création d’un Etat de la citoyenneté comptait parmi les priorités de cette nouvelle ère présidentielle. L’image du mandat en sortirait grandie et ferait espérer que l’Etat prenne enfin au sérieux les problèmes du peuple libanais et la lutte contre la corruption.

Quant à la loi électorale, elle est la mission de la Chambre des députés, laquelle devra voter dans un court laps de temps parmi de nombreux projets de loi bloqués chez elle, une loi équitable, susceptible de garantir l’intégrité du processus électoral, en adoptant un mode de scrutin proportionnel ainsi qu’un quota de femmes, afin d’assurer une représentation plus saine de la population.

Il s’agit d’une occasion en or, et qui pourrait ne pas se représenter.

Bahij Tabbara a été ministre de l’Economie et du Commerce (1973), puis ministre de la Justice dans trois gouvernements successifs (1992-1995, 1995-1996, 1996-1998), ministre d’Etat (2000-2003) et à nouveau ministre de la Justice (2003-2004).