L’élection de Michel Aoun a mis du baume au cœur des citoyens chrétiens, elle a fleuri en plein hiver notre paysage politique. Mais au-delà du bonheur, les réformes se bâtissent sur des bases laïques. Elles ne connaissent pas de religion, elles ne prient pas, elles sont étrangères au Christ comme au Prophète. Elles respirent la laïcité. 

Voici un échantillon des commentaires entendus à l’occasion de la formation du premier gouvernement du mandat présidentiel : « Le Président a négocié avec le chef du gouvernement son quota de ministres et le quota de son groupe politique » ; « les négociations sur le gouvernement attendent le retour de voyage de Gebran Bassil, gendre du Président » ; « le tandem chiite pourra-t-il désigner un ministre non chiite ? » ; « Soleimane Frangié cherche à gonfler son poids représentatif  par le portefeuille qu’il réclame » ; « la composition du gouvernement achoppe sur les engagements contradictoires qu’avait scellés Michel Aoun pour accéder à la magistrature suprême »…

Y discute-t-on de réformes ? Non, rien qu’un langage abject  ̶  et trop familier  ̶  qui reproduit l’écho de la jungle confessionnelle des ères précédentes, ses règles, et selon le mot de Martin du Gard, son « entre-mangement ».

Sur le chemin du sérail gouvernemental tant désiré, Saad Hariri s’est lestement déchargé de ses principes ; s’est-on aussi délesté de la réforme promise par le chef de l’Etat ? Tout esprit de réforme n’est-il pas incompatible avec la reconduction de ministres corrompus, ou la nomination d’un proche du Président ? Aux antipodes de ces tractations, une réelle vision réformatrice aurait dû voir le jour dès la formation des cabinets ministériels. Parce que nous ne voulons pas que ce mandat soit celui des réformes mort-nées, nous allons essayer d’esquisser quelques principes d’un véritable esprit réformateur. Car si l’on peut s’accommoder de la déloyauté des hommes, voire s’y habituer, on ne peut s’accommoder de la trahison des mots. Il faut bien qu’au mot « réforme », on entende quelques propriétés qui le définissent.

 

  • Un Président réformateur se départit de son « quota » 

« Il est humiliant pour la présidence de la République que le chef de l’Etat ait un quota. » (Edmond Rizk) Hideuse tradition présidentielle à laquelle Michel Aoun n’a pas dérogé pour la formation de son premier gouvernement (lequel a aussi négocié, surenchère de confessionnalisme, le quota des Forces libanaises). La garde rapprochée du Président, y compris la parenté, n’a pas non plus à siéger au gouvernement : une vision réformatrice doit apporter quelque chose de révolutionnaire, elle appelle des concessions. C’est le contraire qui a eu lieu. Le gendre du Président en personne s’est livré à des négociations byzantines sur la composition du gouvernement : n’est-ce pas là un procédé anticonstitutionnel, n’est-ce pas un premier abus du mandat (1) ? Plusieurs plumes l’ont dénoncé : mais les critiques bien fondées sont de toutes les critiques les plus difficiles à supporter. « Pour un Français, dénoncer un abus, c’est dire du mal de la France, parce qu’il la voit au passé, et comme inchangeable », argumentait Jean-Paul Sartre. « Pour un Américain, c’est préparer une réforme, car il voit son pays au futur. » Serons-nous plutôt Français ou Américains ? 

 

  • Des critères sains pour désigner les ministres fixés par le Premier ministre et le Président

On lit dans l’absence de résultats des gouvernements, le manque de sérieux avec lequel les cabinets ministériels ont été formés. Plutôt que de devenir complice de la classe politique dans la répartition communautaire et clientéliste des sièges ministériels, le Président doit veiller, en échange de ce qui est considéré comme une concession à son quota, à ce que soient établis de rigoureux critères pour le choix des membres du gouvernement. Quels sont les critères qui nous rapprocheraient d’un Etat moderne ?    

Des critères d’éthique

Selon la devise de Jean-Jacques Rousseau, qui estimait que « les dépositaires de la puissance exécutive ne sont point les maîtres du peuple mais ses officiers », l’éthique serait le premier critère de désignation des ministres. Dans un pays qui s’endette pour financer déraisonnablement la corruption, le président Aoun doit assainir les structures gouvernementales et restaurer la moralité politique, d’autant qu’il a fait de la lutte anti-corruption le fer de lance de sa campagne. Il lui appartient de prouver que les ministres désignés sauront se démarquer de la classe politique gangrenée qui nous tient à la gorge, sans quoi il peut classer d’emblée son mandat dans les archives de l’histoire comme un mandat illusionniste.

Des critères de compétence

Compétence et spécialisation des ministres sont une règle d’or pour un cabinet efficace et prometteur (2). Les cabinets ministériels doivent être peuplés d’hommes et de femmes d’action en mesure d’assumer leurs charges, des profils qui portent un fort désir de changement, dotés d’une capacité de travail et de synthèse, et d’une solidité intellectuelle. Nous sommes fatigués des tribuns séducteurs à l’éloquence verbale, trompeurs et volages, nous voulons des ministres, authentiques et fidèles, qui aient l’étoffe des réformateurs. 

Des critères politiques

Un gouvernement réduit aux technocrates est aussi faible qu’un Conseil de directeurs du temps du mandat français ou qu’un cabinet de directeurs généraux aujourd’hui (3). Pour mener des réformes, les technocrates sont incontournables, mais pour les faire accepter, les politiques le sont tout autant. Non les sempiternelles figures politiques impopulaires qui s’éternisent dans les fauteuils ministériels, et que le mandat promet de reconduire en grande partie (4). C’est avec l’émergence d’une nouvelle trempe d’hommes politiques que la rupture avec l’ère précédente pourra s’opérer, comme dans tout Etat moderne où les ministres se renouvellent en fonction de leurs réalisations, tandis que sombrent dans les abîmes de l’oubli... les intrus de la vie publique.

Des critères qui tiennent compte des circonstances    

Loin des noms cités aujourd’hui pour former ce gouvernement chargé d’organiser des élections législatives, c’est un cabinet extraparlementaire constitué de technocrates ou de représentants de la société civile qui devrait être désigné. Et ce, afin que l’intérêt public ne soit pas sacrifié aux intérêts électoraux des ministres qui briguent un poste de député. Un raisonnement qui est aussi valable en période d’élections municipales, où ces opportunistes bradent leurs ministères pour la clientèle des candidats qu’ils épaulent.

 

  • Un Président qui renforce le rôle de son Premier ministre  

Dans cette jungle confessionnelle, les ministres prennent leurs ordres plus souvent de leurs bienfaiteurs (chefs de communauté, présidents de la République ou de la Chambre, partis politiques…) que du chef de gouvernement, dont le leadership se trouve affaibli. Ce dérèglement dans le respect des hiérarchies a été favorisé après l’accord de Taëf par les rivalités entre les membres de la Troïka (5). Or avoir un Premier ministre fort qui tient fermement les rênes de son cabinet est primordial : n’est-ce pas l’addition des succès du gouvernement, pris dans sa globalité, qui assurera la réussite du mandat ?

Il est également impératif de résister à cette tentation des Présidents libanais de diriger les cabinets ministériels, directement ou par agents interposés. Politiquement, l’accord de Taëf a cherché à amputer les pouvoirs du Président ; psychologiquement, il a cherché à le protéger de lui-même.

   

  • Une formation sensée, logique et cohérente des gouvernements

Où est la logique dans la formation de la majorité des gouvernements au Liban, cette « science des lois nécessaires de l’entendement et de la raison » selon Kant ? Absente en vérité, contribuant à l’échec de l’exécutif. Or la composition d’un cabinet ministériel ne devrait échapper à la logique la plus élémentaire :

 Des critères relatifs à la répartition rigoureuse des portefeuilles   

« Je suis un technocrate, il est vrai, mais spécialisé dans la santé, pas dans le tourisme » : cette ahurissante déclaration d’un médecin placé à la tête du ministère du Tourisme durant le mandat d’Emile Lahoud, reflète l’arbitraire dans la répartition des portefeuilles. Un arbitraire qui a prévalu quasi systématiquement depuis l’indépendance, tous mandats confondus. La spécialisation devrait pourtant primer : que l’on attribue le ministère de l’Economie et du Commerce à un économiste, celui de la Santé à un médecin, et celui de l’Energie et de l’Eau à un ingénieur en génie électrique ou en hydraulique, procède d’un bon sens évident pour le fondement des politiques publiques (6). 

Des critères relatifs au nombre des membres de l’équipe gouvernementale

La réussite d’un gouvernement est également tributaire du nombre de ses membres : plus il est pléthorique, plus le processus de prise de décision, soumis aux calculs et marchandages, perd en souplesse. C’est avec des cabinets ne dépassant pas les quatre membres que Fouad Chéhab a entamé ses réformes administratives, économiques et sociales : ce fut le seul Président réformateur, et depuis, les réformes sont orphelines. A l’autre extrémité, nous trouvons des cabinets de vingt-deux membres sous le mandat de Soleimane Frangié, ou même de trente depuis Taëf, un chiffre extravagant et notoirement inefficace. Si une équipe ministérielle de quinze membres peut diriger la France et une autre de douze gouverner le Japon, pourquoi un cabinet léger de quatorze membres ne suffirait-il pas pour le minuscule Liban ?

Des critères relatifs à l’harmonie de l’équipe gouvernementale

« La vraie union dans un corps politique est une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total. » (Montesquieu) L’harmonie entre les membres d’un gouvernement sera à privilégier. Des technocrates se comprennent, des politiques parlent le même langage : leur mélange, s’il est tout à fait recommandable, est plus subtil, et doit être étudié minutieusement (7).   

Des critères relatifs à la durée de vie des cabinets

La réussite d’un gouvernement ne se limite pas au choix, au nombre et à l’harmonie de ses membres, mais également à sa durée de vie, laquelle doit être raisonnable pour lui permettre d’être performant. En moyenne, un ministre a besoin d’un minimum de six mois pour prendre connaissance de ses dossiers, d’où la pertinence de reconduire les meilleurs éléments au sein des ministères (8). Tout aussi inefficaces sont les cabinets qui s’éternisent au pouvoir – tel celui de Rachid Karamé, resté quatre ans en place durant le mandat d’Amine Gémayel. « Comme une loupe à puissance grandissante avec le temps, la longueur d’un règne grossit le travers en défaut, le défaut en vice, et enfin en crise de confiance. » (Régis Debray) 

Le rôle des faiseurs de gouvernements s’apparenterait à l’horlogerie. Il est bon en effet de réguler la durée de vie des cabinets ministériels : l’idéal semble trois cabinets en moyenne durant un mandat présidentiel, de deux ans chacun (hormis les cabinets de transition chargés de superviser les élections législatives et municipales).

De leçons, nous ne prétendons point donner. Cependant, pour nous convaincre que la réforme est à l’ordre du jour, les gouvernements devront être conçus selon des principes pratiques et transparents. S’y engager faciliterait par ailleurs le rôle d’arbitre du nouveau locataire de Baabda. En effet, en arbitrant le jeu politique le chef de l’Etat pourra influencer les décisions du Conseil des ministres qu’il préside, rappelant, selon les termes du politologue français Maurice Duverger, que la présidence est une « magistrature d’influence ». Arbitrer le jeu politique, c’est aussi et surtout reconnaître que les gagnants du jeu politique doivent d’abord être les citoyens. Michel Aoun a réalisé son rêve personnel, celui d’accéder à la magistrature suprême. Reste à réaliser celui du peuple : mettre en œuvre les réformes qu’il a promises.

(1) Et comme si la présidence de la République était une institution familiale, Gebran Bassil s’en faisait le porte-parole par cette annonce incongrue : « nous avons donné toutes les facilités en tant que présidence de la République et Bloc de la réforme et du changement ».

(2) Une règle à laquelle la seule dérogation acceptable est le cas de crise politique, lorsqu’un cabinet d’union nationale regroupant les forces politiques majeures du pays sera bien plus utile.

(3) Cependant, en aucun cas, les ministères de services (Education, Santé, Travaux publics, etc.) ne seront confiés à ceux qui en font, pour élargir leurs bases, un bien mauvais usage.

(4) A l’heure où ce numéro s’apprête à aller sous presse, le gouvernement n’est pas encore formé.

(5) Les règlements de comptes se faisaient par ministres interposés, dont certains, à l’instigation des présidents de la République ou de la Chambre, critiquaient publiquement le chef de gouvernement ˗ ou, comme durant le mandat d’Emile Lahoud, recevaient l’ordre de lui désobéir.

(6) Quand il s’avère impossible de répartir tous les portefeuilles selon la spécialisation, le bon sens des ministres peut suppléer à ce critère ˗ d’autant qu’il est avéré que dans certains domaines (la réforme administrative, à titre d’exemple), ce ne sont pas toujours des ministres spécialisés aux idées rigides et arrêtées qui ont lancé les réformes les plus adéquates.

(7) En fait d’harmonie, rien de tel pour la briser que les cabinets alourdis par des ministres d’Etat sans portefeuille qui empiètent sur les pouvoirs des ministres détenteurs de portefeuilles ou parasitent le gouvernement.

(8) Attendait-on vraiment des gouvernements de six à dix mois (durant les mandats d’Emile Eddé, de Béchara el-Khoury, de Camille Chamoun, etc.), de quelconques réalisations ?